Yannick Lallemand : « Singer le monde »

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Un carton de pizza, une planche en contreplaqué et une tablette graphique se partagent un coin de bureau. Les trois objets ont un ami en commun : un peintre. Yannick Lallemand. Son dada, c’est plutôt le numérique, mais l’homme touche à tout. Même à la toile. Il aime disperser les couleurs sur des surfaces planes. Expérimenter. L’illustration est une conversation à plusieurs au sein de laquelle le Bisontin prend volontiers la parole. Il y a l’auteur, le support et le matériau graphique. Et puis voilà que Degré Kelvin s’invite dans la discussion. En toute discrétion, l’équipe du magazine écoute l’orateur et relate sa vision.

 

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Pas d’ordinateur, ni de tablette graphique dans les parages. Yannick est debout. Seul. En face d’un chevalet. Au milieu d’un atelier où s’entassent ses travaux et ceux d’autres artistes avec lesquels il loue cet espace à la ville de Besançon. Un pochoir géant de Hulk étalé sur le sol, un vidéoprojecteur orienté vers un mur recouvert d’une toile, des posters du tigre dessiné pour le festival Détonation, l’imaginaire des occupants dévore l’endroit, exception faite du plafond. Posté à côté d’un bar recouvert de tubes de peinture, de feutres et de pinceaux, Yannick aspire une bouffée de tabac et la souffle au-dessus du crâne d’un phacochère en tenue de salary man. Un grand bocal bleu recueille les cendres de sa cigarette. Le peintre s’écarte de la toile pour évaluer le portrait de sa bête : « C’est pour un ami qui souhaite me l’acheter. Je ne pouvais pas lui vendre en l’état, il ne me plaisait pas. Alors, je le reprends. Ce n’est pas évident. » Dans les premières heures de son ravalement de façade, le mammifère exhibe un visage lisse, peu expressif. Un peu comme celui des vedettes de cinéma qui ont trop copiné avec le bistouri de leur chirurgien. Ou qui ont abusé du botox. L’animal est en réanimation. Son regard est mort, offert en pâture à une nouvelle couche de matière, à l’épaisseur de vie qui lui rendra sa superbe.

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Depuis peu, Yannick s’adonne à la peinture traditionnelle. Non pas qu’il délaisse le numérique, c’est juste que le pinceau complète son expérience de l’image. Ces premiers essais, il les couche sur des cartons de pizzas : « Les toiles coûtaient un peu cher. C’était surtout pour faire de l’illustration rigolote, parce que le support était assez marrant. Mes personnages étaient un peu déglingués, fous, avec de gros ‘noeils’ ».

Les couleurs qui garnissent sa palette le rapprochent de la matière, d’une réalité plus dense que les impulsions électriques du numérique. La poésie n’est plus la même, la créativité palpite à une autre cadence. Le risque est plus franc, plus tentant, comme un coup de stylo à bille donné dans la marge d’un cahier d’écolier : « J’exploite le stylo bic depuis longtemps. Tous mes croquis sont réalisés avec cet outil. Avec lui, pas de retour en arrière. S’il y a plantage, on rattrape comme on peut. Il a un côté mise en danger. On ne peut pas le gommer. Cela demande un trait qui soit le plus sûr possible. Avec le numérique, par contre, on peut toujours revenir en arrière… »

L’indispensable Ctrl + Z. Annuler un raté, quel luxe ! Avec le numérique, Yannick ose ce qu’il ne peut pas toujours oser sur toile : « Je réalise tout à la tablette graphique. Mise en couleur, traitement… On peut vraiment s’éclater sur les couleurs, procéder à des modifications. Au début, le numérique était surtout un terrain d’expérimentation, parce que je pouvais essayer plein de choses sans gâcher des toiles ».

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Expérimenter. Le verbe plaît. Il suggère tant. Dix ans de peinture numérique, et Yannick lorgne cette fois la surface du bois. Un support différent, original : « Le bois a un côté chaleureux. Sa couleur, son fond, le fait qu’il boive la peinture. Cela facilite grandement le travail et permet à la peinture de sécher plus vite. J’aime peindre en one shot. Le bois me donne plus de liberté. La toile, si elle est mal fixée, s’enfonce… J’ai une préférence pour le bois et pour mes bouts de carton ! »

Si Yannick bondit d’une plateforme artistique à l’autre avec autant de curiosité, c’est parce que son univers graphique est vaste. Personnages en tous genres peuplent ses créations, naissent dans des teintes qui mêlent variations de noir et couleurs criardes. Les visages sont rugueux, les textures abrasives : « J’ai commencé par des choses très sombres. Quand j’étais adolescent, j’aimais bien les trucs gothiques. Parce que ça m’éclatait, c’était mon délire du moment. J’avais de longs cheveux, j’étais barbu… J’aimais beaucoup toute cette imagerie des pochettes CD de métal, d’indus… Cet univers un peu sombre m’a bercé. Aujourd’hui, j’ai gardé ce petit côté grinçant. Mon univers, on peut dire qu’il reste sombre, mais beaucoup plus travaillé, illustré ».

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Pour entrer dans l’œil, l’image force le passage, accroche les parois de la pupille. Elle ne cherche pas à marchander de la douceur ou à séduire. Elle impose son caractère, sans compromis. Et pourtant, on décèle dans ces œuvres une profonde humilité. L’anthropomorphisme des êtres qui posent sur les toiles de Yannick y est sans doute pour quelque chose. L’homme devient animal. L’animal devient homme. L’humanité de ces animaux déstabilise. L’animalité de ces hommes surprend autant qu’elle nous semble évidente. Il y a comme une indicible faille. Comme si ces créations nous permettaient de nous reconnaître dans des traits qui sont ceux d’un autre visage.

 

L’omniprésence du singe dans le bestiaire de l’artiste n’est pas anodine : « Le singe est assez redondant. Je suis un peu darwiniste. Je ne crois pas en une Bible ou quoi que ce soit de religieux. Je crois en une évolution, d’où le fait que j’humanise le singe ». Représentation simiesque de l’homme, mais aussi regard critique sur son mode de vie, notamment celui du travail. D’où les personnages en costumes : « Il y a une certaine animalité dans le milieu du boulot, des tensions entre les travailleurs. Quand tu arrives, c’est tout nouveau tout neuf, et puis tu finis par te rendre compte que tout est hiérarchisé, comme les sociétés animales ».
S’il met en exergue de nombreuses analogies entre l’homme et l’animal, Yannick donne aussi par son style les clés d’une distanciation. Et cet effort confère toute son intelligibilité à son travail. Le style Lallemand est grandement inspiré par la bande dessinée : « J’essaie de produire des ambiances sombres, un peu noires, mais avec des personnages très illustrés, très bande dessinée. Je collectionne des BD depuis longtemps. Je ne sais plus quoi en foutre… Ce que j’apprécie dans ce domaine, ce sont les curiosités. J’essaie de me procurer des œuvres hors du commun. Je ne vais pas lire Tintin ou Spirou, parce que ça m’emmerde. J’aime la BD underground européenne, quelques trucs américains… Mais pas les comics. Les superhéros, ce n’est pas mon truc ».

 

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L’influence du dessin animé est également palpable. La patte cartoon de certaines créations rappelle grandement le style de Jean-Yves Raimbaud, père de séries à succès comme Les Zinzins de l’espace et Oggy et les cafards : « J’aime beaucoup la nouvelle vague du dessin animé. Les gamins ont des séries de fous furieux. Il faut dire ce qui est. Des dessins animés complètement décalés, super colorés, avec un côté déglingué dans l’humour. Comme Bob l’éponge… Je trouve ça fun, et ça m’inspire ». Ce n’est donc pas un hasard si Yannick avance doucement sur un projet de bande dessinée. L’illustration colorée, très flashy, avec ses sonorités « grinçantes » l’incite progressivement à se tourner vers un public d’adolescents, de jeunes adultes. Des idées, il en a en pagaille. Des talents aussi. La musique, orientée beatmaking, la vidéo ainsi que la photo sont également des terrains d’expérimentation qu’il étudie. Mais la peinture reste une priorité. Son potentiel économique est plus solide, même si vivre de sa passion n’est pas une mince affaire : « C’est du vivotage [sic]. J’essaie d’en vivre parce que je suis vraiment motivé et que c’est ce qui me plaît le plus. Je participe à des expositions pour que le public puisse venir voir et acheter mes toiles, mes dessins et mes posters. Il y en a pour toutes les bourses ».

 

L’après-midi touche à sa fin et la rumeur de la ville paraît toujours aussi lointaine. Une fois encore, Yannick s’écarte de sa toile. Il n’est plus seul dans son atelier. Un phacochère a pris vie sur son chevalet. Toujours la cravate de salary man, mais quelque chose a changé dans son regard. La bête fronce. Ses yeux luisent. Ses défenses ne ressemblent plus à de l’ivoire exposé dans un musée, mais à des armes usées par le soleil et la poussière de la savane. Le poil dru et le cuir rêche se sont enfin matérialisés. Yannick jette son mégot dans le grand cendrier. Le phacochère a retrouvé toute son assurance. Une dernière touche, et il inspirera bientôt la crainte à ceux qui croiseront son chemin.

Interview / Rédaction : Stéphane Pellaton / Samuel Balmeur

 

Yannick Lallemand – Peinture numérique et traditionnel
France, Doubs (25), Besançon / Blogspot / Facebook / Boutique : www.yannicklallemand.kelvinartshop.com